L’ENA passe l’examen de sortie

http://www.liberation.fr/france/2019/04/17/l-ena-passe-l-examen-de-sortie_1722036

Infographie : les énarques et la Ve République

Supprimer l’ENA ? Ce serait d’abord un symbole, censé démontrer qu’Emmanuel Macron a bien l’intention d’en finir avec une élite jugée «technocratique» et «déconnectée». Ce serait donner satisfaction aux gilets jaunes qui choisissaient de manifester leur colère, en janvier, devant le siège strasbourgeois de la prestigieuse école. A en croire la transcription – non authentifiée par l’Elysée – du discours qu’il devait prononcer lundi soir lorsque Notre-Dame s’est embrasée, le chef de l’Etat s’apprête à annoncer la fermeture de l’établissement : «Je crois dans l’excellence républicaine et nous avons besoin d’une élite, de décideurs. Simplement, cette élite doit être à l’image de la société et être sélectionnée sur des bases exclusivement méritocratiques. C’est pourquoi nous en changerons la formation, la sélection, les carrières en supprimant l’ENA et plusieurs autres structures pour en rebâtir l’organisation profonde.»

En choisissant d’annoncer une «suppression» là où il aurait pu se contenter de parler de «réforme en profondeur», l’énarque Macron prend le risque de s’exposer à la colère de ses pairs. «C’est de la démagogie XXL !» s’étrangle l’un, sollicité par Libération. Sur le compte Twitter de l’école, plusieurs témoignages indignés ont été publiés mercredi. «Le problème n’est pas l’ENA, qui m’a tant donné, mais la fracture territoriale et sociale», écrit Mohamed Bouabdallah, un ancien, fils d’immigrés algériens. «Sans cette école, la petite-fille d’un employé des postes ne serait jamais devenue directrice d’administration centrale. Cette petite fille, c’est moi», ajoute Nathalie Tournyol. Contre l’ENA-bashing, la direction de l’école sort les statistiques flatteuses de la dernière promo : 56 % de provinciaux, 26 % de boursiers et même 36 % de petits-enfants d’agriculteurs, d’ouvriers ou de commerçants. Reste que le brassage social est loin d’avoir progressé : selon le chercheur Luc Rouban (CNRS-Cevipof), la proportion d’élèves ayant un père cadre supérieur est passée de 45 % dans les années 60 à 70 % dans les années 2000.

«J’ai la tête d’un moule ?»

Pendant la campagne présidentielle de 2017, le fondateur d’En marche avait lui-même dénoncé la facilité de certaines critiques adressées aux élites, toutes faites d’un même moule. «J’ai la tête d’un moule ? Vous trouvez ? Je vous donne le sentiment d’être fait dans un moule ?» s’était-il emporté, soulignant que l’ENA, créée en 1945 par de Gaulle, avait le mérite d’avoir mis fin au «recrutement par copinage» et au népotisme dans la haute fonction publique. «Moi, je préfère les concours de la République, ils sont méritocratiques», avait-il conclu. Macron est cependant bien placé pour savoir que l’ENA est loin d’être parfaite : en 2004, il avait fait partie des élèves frondeurs de la promotion Senghor, signataires d’un rapport qui critiquait durement la coûteuse scolarité des futurs hauts fonctionnaires.

A lire aussi: «Une vision du service public où l’Etat ne trouve pas son compte»

La crise de l’hiver dernier aura achevé de convaincre Macron de la nécessité d’un geste fort, alors que «l’abolition de l’énarchie» a connu un franc succès parmi les propositions déposées sur le site du grand débat. Dans le camp des abolitionnistes, François Bayrou fait figure de pionnier. Durant la campagne présidentielle de 2007, il militait pour le remplacement de l’ENA par «une école des services publics» pouvant accueillir «des gens d’expériences différentes, ayant fait leurs preuves à tout âge, et pas seulement des jeunes diplômés». Lors de la primaire de la droite, l’énarque Bruno Le Maire plaidait pour la création d’un établissement comparable à l’Ecole de guerre, une école d’application à laquelle «les hauts fonctionnaires les plus méritants pourraient avoir accès au bout de dix ans [de carrière]».

Plus large vivier

Mercredi, l’Elysée se refusait à donner la moindre précision sur les arbitrages présidentiels : ils viendront «le moment venu», probablement la semaine prochaine. Mais selon plusieurs sources, la réforme prévoit le regroupement de plusieurs écoles de la haute fonction publiques : ENA, Inet (Institut national des études territoriales) ou encore ENM (Ecole nationale de la magistrature). Il pourrait même aller jusqu’aux écoles d’application de Polytechnique (les Mines, les Ponts, etc.). La constitution d’un tronc commun aurait l’avantage de former un vivier bien plus large et potentiellement moins uniforme que celui des quelques dizaines d’énarques diplômés chaque année.


Alain Auffray

Incendie de Notre-Dame : les précédents à travers le monde

http://www.liberation.fr/planete/2019/04/17/incendie-de-notre-dame-les-precedents-a-travers-le-monde_1722055

La Fenice de Venise, 29 janvier 1996 : «Reconstruite à l’identique»

An aerial view of Venice's La Fenice opera house, which went up in smoke in a fiercy blaze that broke out Monday, Jan. 29 1996. The picture was made Tuesday, Jan. 30 1996. In background, St. Mark's bell tower and part of the Great Canal. La Fenice, a 204-year-old jewel that was one of Italy's greatest artistic institutions, was destroyed by the fire, leaving intact only the marble facade. (AP Photo/Luca Bruno) <%% 0 PICTURE_OK HEADER_OK 0 4 %%>

Photo Luca Bruno. AP

«Dov’era, com’era.» C’est à l’enseigne de cette formule – «à l’identique et au même endroit» – que le théâtre historique de la Fenice, niché dans le centre de Venise, renaît de ses cendres en décembre 2003. Presque entièrement détruit huit ans plus tôt par un incendie d’origine criminelle (deux électriciens avaient mis le feu pour camoufler le retard du chantier qu’ils devaient exécuter), l’édifice construit au XVIIIe siècle a rouvert ses portes avec le même flamboiement et une élégance intacte. Pourtant, hormis la façade et le foyer, toute la structure théâtrale était partie en fumée.

«Nous n’avons pu récupérer que 120 pièces de l’édifice originel», se désolait, au lendemain du sinistre, le philosophe et maire de l’époque, Massimo Cacciari. «La décision de reconstruire la Fenice à l’identique a été prise par le conseil municipal au cours d’une réunion d’urgence qui s’est tenue durant la nuit, quelques heures seulement après la destruction de l’édifice, se souvient l’architecte Elisabetta Fabbri, qui fut responsable du chantier à l’intérieur du théâtre. Il y avait plusieurs raisons à cela. D’une part, pour bâtir une autre structure, il aurait fallu d’abord démolir tous les restes des décombres. D’autre part, la Fenice est encastrée dans le tissu urbain de Venise ; l’espace est réduit, il n’était donc pas possible d’imaginer véritablement une autre hypothèse. Enfin, il y avait la valeur historique et artistique qui fait de la Fenice un théâtre d’une acoustique naturelle exceptionnelle.»

Longtemps, les plus grands compositeurs ont d’ailleurs choisi ce joyau du théâtre à l’italienne dessiné par l’architecte Gian Antonio Selva pour y exécuter leurs œuvres, notamment Giuseppe Verdi, qui y représenta pour la première fois, en 1853, la Traviata. «Le volume du théâtre était reconstructible à l’identique, notamment grâce aux archives conservées, comme d’ailleurs à Notre-Dame, pour laquelle on dispose de nombreux dessins», souligne Elisabetta Fabbri, précisant que les mêmes matériaux (bois, plâtre, etc.) ont été utilisés pour retrouver la scénographie de la Fenice originelle. Si l’on met de côté les retards bureaucratiques et consécutifs à des controverses judiciaires, la renaissance de l’opéra de Venise a pris un peu moins de trois ans. Et ce malgré les difficultés logistiques pour acheminer et monter les échafaudages au milieu des ruelles et des canaux. Eric Jozsef 

Le Manège de Moscou, 14 mars 2004 : «La «restauration au moyen de la crémation» était une solution efficace…»

== RUSSIA OUT ==
Firemen spray water onto the huge fire that engulfed  the Manezh exhibition Hall close to the Kremlin in central Moscow, late 14 March 2004. The fire errupted on the night of President Vladimir Putin's landslide re-election victory. The 51-year-old former KGB agent got 69 percent of the vote in today's presidential election, according to an exit poll released immediately after polls closed at 1800 GMT. Two firemen died  when the roof of the burning  hall  collapsed. 
AFP PHOTO Gazeta Vladim

Photo Luca Bruno. AP

Poutine est élu président pour la deuxième fois le 14 mars 2004. Le même soir, le Manège, un immense pavillon situé sous les murs du Kremlin brûle de fond en comble. Erigé en 1817 selon les plans de l’ingénieur des ponts et chaussées Augustin Betancourt, le bâtiment, conçu pour abriter des parades de cavaliers, constituait une prouesse technique. L’espace de 9 000 m2 n’était obstrué par aucune colonne portante, le toit soutenu par des fermes de toiture en bois sans appui intermédiaire. Pour empêcher les poutres de moisir, les combles avaient été remplis de tabac absorbant l’humidité. Le Manège survécut à trois révolutions et deux guerres, accueillant expositions, festivals, salons et concerts. L’incendie de 2004 ne laissa que les murs.

Le maire de l’époque, Iouri Loujkov, qui restera pour la postérité comme celui qui a bazardé l’héritage architectural de la capitale, n’avait pas caché son ambition de transformer l’édifice qu’il n’aimait pas en centre commercial et d’affaires. «La “restauration au moyen de la crémation” était une solution efficace pour sortir des situations délicates dans le domaine des grandes reconstructions impliquant du patrimoine historique. C’était une méthode brevetée», écrivait le spécialiste d’architecture Grigory Revzin, soupçonnant, comme tout le monde, le maire d’avoir donné l’ordre de mettre le feu au Manège. Le lendemain de l’incendie, un budget de 25 millions d’euros était débloqué pour un projet déjà prêt, au grand dam des défenseurs du patrimoine et des Moscovites. Le nouveau Manège a ouvert ses portes en avril 2005. Identique de l’extérieur, mais doté à l’intérieur de deux niveaux souterrains, un parking, des escalators et ascenseurs, il consacrait la politique «pastiche» qui préside depuis à la restauration des monuments historiques dans la capitale russe. Véronika Dorman

Le pavillon d’or à Kyoto, 2 juillet 1950 : «Il ne resta, au matin, que l’ossature calcinée de l’édifice»

Photo DR

Devant Notre-Dame en feu, nombre de personnes au Japon ont pensé au joyau de Kyoto, le Pavillon d’or. Pas un morceau de bois de ce temple vieux de plus de cinq cents ans n’est en réalité d’époque. Le 2 juillet 1950 à l’aube, les flammes ont emporté ce miraculé qui avait survécu à l’abandon, aux guerres et aux catastrophes naturelles.

Ce jour-là, «les alarmes incendie étaient en panne et la laque couvrant le bois accéléra la combustion, raconte Evelyne Lesigne-Audoly, maîtresse de conférences en études japonaises à l’université de Strasbourg. Il ne resta, au matin, que l’ossature calcinée de l’édifice.»

La disparition du Kinkaku-ji (son nom japonais) fut vécue dans l’archipel comme une immense perte. «Le Pavillon d’or, trésor national, perdu», avait titré une édition spéciale du journal Asahi. On a découvert qu’un moine de 21 ans, jugé déséquilibré, en a été à l’origine. Ce fait divers inspirera à Yukio Mishima son roman le Pavillon d’or. Dès le lendemain du drame, la presse évoquait la reconstruction. Supervisés et soutenus par Kyoto, les travaux ont débuté en 1952 et se sont achevés trois ans plus tard. Ils ont été financés par le gouvernement car le temple était trésor national depuis 1929, et grâce à une large collecte organisée dans le pays.

Par chance, le temple avait été démonté à l’époque Meiji (1868-1912), en partie à des fins de réparation, et des dessins détaillés de la structure avaient été réalisés. Les recherches ont aussi montré que le revêtement en or, usé avant l’incendie, recouvrait à l’origine une grande partie de l’extérieur.

La restauration se présente comme fidèle à la conception ancienne de l’édifice. Le Pavillon d’or a toutefois perdu son titre de trésor national, mais a été classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 1994.

Les médias japonais ont évoqué un événement plus ancien. Le 26 janvier 1949, un incendie s’est déclaré dans le temple Hôryû-ji, trésor national depuis 1897 de l’ancienne capitale de Nara. Une partie d’une fresque murale datant du VIIe siècle avait brûlé. L’émoi fut tel qu’il obligea le législateur à agir. Pour la première fois, l’année suivante, une loi sur la protection des biens culturels a été promulguée. Puis le 26 janvier a été désigné «Journée nationale pour la prévention des incendies des biens culturels». Rafaële Brillaud

 Le musée de Rio, 2 septembre 2018 : «Repenser l’ensemble»

People watch as flames engulf the 200-year-old National Museum of Brazil, in Rio de Janeiro, Sunday, Sept. 2, 2018. According to its website, the museum has thousands of items related to the history of Brazil and other countries. The museum is part of the Federal University of Rio de Janeiro. (AP Photo/Leo Correa)

Photo Léo Correa. AP

Regina Dantas est essoufflée. Historienne du Musée national de Rio, ravagé par un incendie le 2 septembre, elle est à pied d’œuvre pour tenter de sauver ce qui peut encore l’être des quelque 20 millions de pièces que comptait la cinquième plus importante collection au monde. Un «travail presque archéologique», décrit cette retraitée, mené quotidiennement par des «passionnés», depuis la fin des travaux d’urgence pour éviter l’effondrement de ce qui reste de l’édifice historique, l’ancien palais impérial. «Près de 2 500 pièces ont été sorties des décombres, mais 75 % de la collection ont été touchés plus ou moins sévèrement, voire de façon irréversible, déplore la directrice adjointe du musée, Cristiana Serejo. Notre tâche est colossale. Il s’agit de reconstruire, mais aussi de repenser dans son ensemble notre musée.» Une mission menée conjointement avec l’Unesco, qui dresse encore son diagnostic. «Une destruction d’une telle ampleur impose une reformulation conceptuelle du Musée national, comme de sa gouvernance, qui était sujette à questionnements, commente de son côté Renata Motta, présidente pour le Brésil du Conseil international des musées. Elle interroge aussi nos choix de société.» «Le Brésil n’a pas de politique de préservation de long terme, juste des solutions ponctuelles quand le pire arrive», renchérit Valéria Piccoli, conservatrice de la Pinacothèque de São Paulo, qui juge que la plupart des musées sont à l’abandon.

Pour reconstruire le Musée national, l’ex-président Michel Temer avait débloqué des budgets et promis l’équivalent de 12,5 millions d’euros. Une somme «non négligeable», selon sa directrice adjointe, Cristiana Serejo. Reste à savoir si le nouveau président, Jair Bolsonaro, tiendra les engagements de son prédécesseur. Le problème ancien du sous-financement des musées, aggravé par la crise, se double de l’arrivée au pouvoir d’une extrême droite ultralibérale qui honnit la culture. Ainsi l’arrivée de Jair Bolsonaro au pouvoir, conjuguée à la destruction du plus ancien musée du Brésil, «a précipité ici le débat mondial sur la recherche de nouveaux modèles de financement de la culture», reprend Renata Motta : «Même en Europe, les budgets publics ne suffisent plus.» Chantal Rayes


Éric Jozsef, Correspondant à Rome; Veronika Dorman; Rafaële Brillaud, Correspondante à Kyoto; Chantal Rayes (à Rio)