Jeudi jeu pense à la planète

http://www.liberation.fr/chroniques/2019/04/18/jeudi-jeu-pense-a-la-planete_1722136

Qu’y a-t-il derrière une grille de mots croisés ? Posée à CheckNews par un internaute fictif décidément très actif (c’est le même qui a posé l’énigme de la case noire le mois dernier), cette question ne peut qu’interpeller.

La réponse est simple : du papier. Si vous faites la grille sur le journal, la grille est composée d’encre et derrière, c’est tout bonnement du papier. Recyclé ? Je vous renvoie juste à côté de la grille dans cette jolie colonne qu’on appelle ours, où l’on apprend que l’indicateur d’eutrophisation est «PTot 0,009 kg/t de papier», mais aussi que ce papier est français mesdames messieurs, le journal imprimé en France et le taux de fibres recyclées de 100 %. Si les questions écologiques vous passionnent, c’est votre droit, filez vers le fil vert de Libération.

Qu’y a-t-il derrière une grille de mots croisés ? L’affaire se complique si vous faites la grille sur l’application RaJeux. J’aurais envie de vous répondre l’écran, mais vous objecterez qu’il est plutôt devant la grille, alors je dirais non pas l’écran mais tout un petit tas de choses très techniques et de composants polluants déminés dans des pays pauvres et dans des conditions de travail douteuses. Ce n’est pas joyeux joyeux, mais il faut dire les choses.

Qu’y a-t-il derrière une grille de mots croisés ? On peut aussi comprendre la question ainsi : est-ce vous ou bien une machine derrière ce casse-tête quotidien ? Je délègue tout à un programme informatique, de même que l’entière rédaction de cette chronique hebdomadaire. D’où ces enchaînements de mots parfois difficiles à saisir. J’ai créé le programme qui travaille à ma place, je l’ai nommé TV. TV ? C’est une question de référencement sur Internet. Si j’avais nommé ce programme «Electoral», en tapant «programme électoral», on serait tombé sur du contenu politique qui n’a rien à voir avec mon Travail de Verbicruciste (TV).
Comment je procède ? J’appuie sur un bouton et TV me sort une grille aléatoire en 9 par 11.

A moi de vérifier que l’ensemble des mots existent bien, sinon j’efface, je fais tout moi-même, avec mes dictionnaires, le Larousse, l’Officiel du Scrabble, les Petit et Grand Robert, et j’envoie le résultat aux correcteurs qui, tels des chefs préparant une omelette, traquent la moindre trace de coquille.

Vous avez le plus souvent, car TV n’est pas au point, une cuisine artisanale. C’est le cas dans quelques journaux, Libé, le Monde, Télérama – une vingtaine en France. C’est tout. Pour le reste, les mots croisés sont fabriqués par des machines. Un contenu parmi d’autres (sudokus, mots fléchés, horoscopes) d’une page toute faite. De grands groupes de presse écrite sont friands de ces contenus globaux à l’heure où, ayant acheté 5, 10, 15 titres différents, cela s’intègre dans leur stratégie de minimisation des coûts et d’uniformisation des maquettes et des contenus.

Le problème, c’est que ces grilles sont souvent peu intéressantes. Toujours les mêmes mots, beaucoup de cases noires et, surtout, elles n’ont pas d’auteur identifié. Donc celui qui aime les mots croisés, qui cherche à défier un auteur, à tordre ses pièges, ne peut aimer cet ersatz de jeu, insipide, sans âme. Pour que les mots croisés soient un rendez-vous, une raison d’achat d’un quotidien, il faut une unique personne de l’autre côté, une logique à cerner, et quelqu’un à qui poser une question, faire vivre ce rendez-vous. A Libé, vos remarques aboutissent à des évolutions (concours de l’été, grilles sur les téléphones).

Sur vos téléphones, plus de 100 grilles sont disponibles dans l’application RaJeux, à télécharger gratuitement en cliquant sur les images ci-dessous. Des petites, formats 5 par 5, les quotidiennes en 9 par 11, et des thématiques.

On connaît depuis midi les films en compétition au prochain festival de Cannes, l’occasion de ressortir une grille parue pour l’ouverture du festival il y a trois ans.

Grille parue le 11 juin 2016

RaJeux, ce sont aussi des quiz sur les unes du journal, de nombreuses références cinéma. Voici deux hommages posthumes : Resnais en 2014 et, seize ans plus tôt, Kurosawa.

Dans les deux exemples, la réponse A est la bonne. Et si la réponse A était la bonne pour les 100 unes actuellement disponibles sur RaJeux ? Ce serait cocasse. A vous de vérifier.

Vous arrivez au bout de cet article et évidemment cette question vous taraude : que veut dire «l’indicateur d’eutrophisation est : “PTot 0,009 kg/t de papier”» ? Il s’agit de la pollution lors de la production du journal. PTot signifie la quantité totale de phosphore libéré, organique et inorganique. Pour tout comprendre, cette brochure est utile. Mais elle ne précise pas pourquoi l’unité de référence est le kg/t et non le g/t. C’est dommage car 0,009 kg/t = 9 g/t, et la seconde graphie prend moins de place et nécessite moins d’encre, donc pollue moins. Je m’en vais de ce pas (petit pour Libé mais grand pour la planète) soumettre ce changement aux autorités compétentes.


Gaëtan Goron

Roms: En France, une communauté tenue à l’écart de l’insertion

http://www.liberation.fr/france/2019/04/17/roms-en-france-une-communaute-tenue-a-l-ecart-de-l-insertion_1722053

Les cabanes sont sur pilotis, construites le long de la voie rapide menant à l’extérieur de Paris. Pour y accéder, il faut enjamber la rambarde de sécurité et escalader le talus recouvert de toutes sortes de choses : chaussures, couvertures, réfrigérateur, tabourets sans pieds… D’en haut, on entend les voitures qui défilent à vive allure, mais étonnamment, un silence saisit. Les portes des cabanes sont grandes ouvertes. Il n’y a personne. Dans l’une d’elles, la vie semble s’être arrêtée d’un coup. Les murs sont recouverts de tissus colorés, des jouets sont éparpillés sur un tapis. Un doudou est resté sur la table, deux cuisses de poulet sont encore dans l’assiette. Les habitants ont fui dans la précipitation, pris de panique. La plupart d’entre eux sont repartis en Roumanie, terrorisés par de multiples attaques : passage à tabac, jet de cailloux, camionnettes incendiées, insultes racistes… Trente-six actes de violence ciblant des Roms ont été recensés en quelques semaines à Paris et dans des communes de la petite couronne, selon le décompte du collectif national des droits de l’homme Romeurope.

Cabane abandonnée précipitamment par une famille Roms qui a fui les attaques.Cabane abandonnée précipitamment par une famille Roms qui a fui les attaques.

A l’origine de ces agressions, cette rumeur aussi infondée qu’increvable, qui ressurgit de temps à autre : un réseau de Roms, circulant à bord d’une camionnette blanche (la couleur change d’une fois à l’autre) kidnapperait des enfants pour les prostituer ou revendre leurs organes. Ce mercredi, quatre jeunes comparaissaient devant le tribunal correctionnel de Bobigny, soupçonnés d’avoir participé à une expédition punitive contre des Roms à Clichy-sous-Bois, en banlieue parisienne. Le sociologue Olivier Peyroux n’est pas surpris. «Comment l’être ? Le racisme antiroms est tellement fort, tellement décomplexé, que ces rumeurs n’ont rien d’étonnant, on en connaît les mécanismes, même s’il est toujours impressionnant de voir une telle propagation de violence.» Il rappelle l’histoire de Darius, 17 ans, tabassé et laissé pour mort dans un chariot à Pierrefitte-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), en 2014. Là aussi, l’agression était partie d’une rumeur non fondée. Pour le sociologue, ces passages à l’acte sont symptomatiques d’un racisme prégnant dans la société, entretenu d’une certaine façon par l’impunité et des politiques publiques discriminatoires à l’endroit des Roms. Une étude qu’il a menée en 2017 pour le compte de l’association Trajectoires et le Secours catholique pour comprendre les dynamiques des personnes vivant dans des bidonvilles démontre comment les gouvernements successifs s’enferrent – tout en affirmant le contraire – dans une logique du pourrissement et de maintien des Roms dans la précarité. «Tout est fait pour les décourager de s’installer en France en faisant en sorte que les conditions d’accueil soient compliquées. Mais cette politique crée des problèmes sociaux plus qu’autre chose, en les tenant à l’écart de la société», souligne Olivier Peyroux.

A lire aussi:Attaques antiroms : «Ça criait “on va s’en faire un, on va le fumer”»

La communauté est pourtant peu importante dans l’Hexagone. Ils seraient 15 000 sur le territoire. Il n’existe pas de chiffre précis, les statistiques ethniques étant interdites en France. La seule donnée disponible, inévitablement biaisée, est donc le nombre de personnes dans les bidonvilles. «Ce qui entretient l’idée que les Roms vivent forcément dans une extrême précarité, alors que certains s’en sortent et sont parfaitement intégrés dans la société», déplore la directrice générale de Romeurope, Manon Fillonneau. «Malgré tous les obstacles qu’on leur met, ils arrivent à sortir de la rue au bout de cinq ans en moyenne», selon l’étude d’Olivier Peyroux. Mais les freins à leur intégration sont nombreux. Liste non exhaustive.

Evacuations à répétition

C’est la première entrave à l’intégration, citée systématiquement par les militants associatifs et les travailleurs sociaux : les évacuations de bidonville à répétition (sans réelle solution de relogement) rendent les conditions de vie encore plus difficiles et les parcours d’intégration très compliqués. Sans cesse expulsés, beaucoup trouvent refuge dans des voitures au bord des routes ou dans des cabanes construites à la va-vite, sur des terrains non sécurisés, sans eau ni électricité. Assumée de manière décomplexée du temps de Sarkozy, cette politique de «démantèlement» des camps perdure aujourd’hui. En 2012, sous Hollande, une circulaire signait pourtant la fin des évacuations de bidonville sans solution de relogement. Dans les faits, elle n’a pas été réellement appliquée, à quelques exceptions près.

En janvier 2018, rebelote. Une instruction, envoyée aux préfets, recteurs d’académie et agences régionales de santé, fixe comme objectif la résorption des bidonvilles d’ici cinq ans. «Mais le “en même temps” existe aussi pour les bidonvilles, ironise le collectif Romeurope. Le discours est très volontariste… Et en même temps, le nombre d’expulsions a explosé de 45 % l’année dernière : 9 700 personnes ont été délogées en 2018 de 171 lieux différents [sans solution de relogement pérenne, ndlr].» A chaque expulsion, tout le parcours d’accompagnement social se retrouve en miettes. «Les évacuations cassent le travail social, il faut recommencer à zéro», déplore Pierre-Charles Hardouin, responsable du département «des publics vulnérables» à la mairie de Paris.

Cabanes sur pilotis, le long de la voie rapide à Porte de la Villette, le 2 avril.Cabanes sur pilotis, le long de la voie rapide à Porte de la Villette, le 2 avril.

Depuis trois ans, la Ville a mis en place une maraude pour venir en aide aux Roms à la rue. Mais en pratique, les travailleurs sociaux passent la majeure partie de leur temps à courir derrière les familles pour garder le contact. «Certaines disparaissent soit parce que leur camp est expulsé, soit parce qu’elles repartent régulièrement en Roumanie par peur ou par épuisement», raconte l’un des membres de la maraude. Dans le jargon, ils appellent ça «la pendularité», ces allers-retours entre pays d’origine et d’accueil.

Dans la camionnette, ce jour-là, sa collègue est dépitée. Elle vient d’apprendre que l’une des familles qu’elle accompagnait a pris la fuite pour l’Italie. L’un des enfants avait rendez-vous quelques jours plus tard à la Protection maternelle et infantile (PMI) pour être vacciné, étape indispensable pour s’inscrire à l’école.

La scolarisation : un parcours du combattant

«Comment peut-on priver des enfants d’école ? Comment peut-on faire une chose pareille en France ?» Corinne, une prof de français en Seine-Saint-Denis, fait partie de ces citoyens invisibles qui dépensent une énergie folle pour aider. Depuis une dizaine d’années, elle se bagarre – entre autres – pour inscrire des enfants roms dans les écoles. Dans les textes, tout enfant de 6 ans (bientôt 3 ans), présent sur le sol français, doit être scolarisé. Dans les faits, cette obligation n’est pas partout respectée. A Paris, Dominique Versini, adjointe en charge de l’exclusion et ancienne défenseure des enfants, s’en défend : «Il n’y a aucun blocage des mairies, c’est l’inverse. Nous menons une politique très volontariste de protection de l’enfance pour que tous les enfants soient scolarisés. On accompagne les familles, et une fois que tout a été tenté, il arrive qu’on saisisse le procureur.»

Les péripéties racontées par Corinne, militante de terrain, interrogent tout de même. «Parfois, des agents demandent des pièces administratives pas possible, dans un arbitraire le plus total et variable d’une fois à l’autre. Au début, j’obéissais, je courais tout Paris pour rapporter la pièce demandée. Jusqu’à ce que je comprenne que ce n’était qu’une façon de me décourager…» Une fois, la famille qu’elle accompagne se voit réclamer… un certificat de non-mariage ! Quand on lui rapporte ces témoignages, Olivier Peyroux n’est qu’à moitié surpris : «Quand on discute de façon informelle avec les élus, beaucoup expliquent que s’ils ouvrent trop les portes de leurs écoles, ils paient ensuite le prix fort électoralement, avec les parents d’élèves sur le dos.» Dans son étude, menée en 2017 sur un échantillon représentatif, il ressortait que 41 % des enfants vivant dans les bidonvilles n’allaient pas à l’école. Et 30 % n’y seraient jamais allés ! Les associations sont dépitées. L’Etat a une responsabilité, notamment pour objectiver le problème. «Comment se fait-il qu’il n’existe pas un chiffre solide et officiel du nombre d’enfants privés d’école ?» assène Manon Fillonneau de Romeurope. Dans une tribune publiée à l’automne par Libération, un collectif regroupant associations et syndicats enseignants réclamait d’une seule voix la mise en place d’un observatoire de la non-scolarisation. Récemment, des parlementaires ont relayé la demande en déposant un amendement à la loi Blanquer sur l’école de la confiance. Il a été rejeté.

Aucune volonté d’aider l’accès à l’emploi

Jusqu’au 1er janvier 2014, les ressortissants roumains et bulgares étaient, de fait, empêchés de travailler en France. Des mesures transitoires, prises dans le cadre de leur adhésion à l’Union européenne, limitaient les autorisations de travail à une liste de métiers très restrictive. Surtout, les délais pour obtenir une autorisation étaient tellement longs qu’ils décourageaient tout employeur potentiel… De fait, les Roms étaient maintenus dans une précarité économique et des stratégies de subsistance (travail au noir, manche, vol…).

Depuis la levée de ces restrictions, la donne a changé. A condition d’être aidé. Ali Nabti est formateur référent au Plan local pour l’insertion et l’emploi (Plie) de Plaine-Commune (Seine-Saint-Denis). Il accompagne les publics les plus éloignés de l’emploi, ceux qui sortent de prison ou qui ne trouvent pas de travail car s’approchant de l’âge de la retraite ou porteurs de handicap. Dans son public cible, il y a aussi les sans-abri, et donc parfois les Roms. L’année dernière, une douzaine sont passés dans son bureau. Il fait le décompte : huit travaillent. «En réalité, les patrons ne se soucient pas de la couleur de peau ou de l’origine des personnes. Ce qui les intéresse avant tout autre chose, c’est de payer le moins cher possible. Ce n’est pas plus difficile que pour les autres de leur trouver du travail. A partir du moment où ils sont motivés et orientés vers nos services, on y arrive !»

Encore faut-il qu’ils soient orientés vers les bonnes structures par les travailleurs sociaux… Ce qui n’est possible qu’avec un minimum de stabilité, même dans un habitat précaire. Il y a un autre frein que relève Ali Nabti, «l’accès à la langue. La plupart ne sont jamais allés à l’école en Roumanie, donc il est encore plus difficile pour eux d’apprendre à lire et écrire le français. L’Etat devrait mettre le paquet dans les cours d’alphabétisation, ça les aiderait vraiment». Mais faute d’une volonté politique d’intégration, les mesures utiles à l’insertion des Roms ne sont pas toujours mises en œuvre. Une initiative récente suscite un peu d’espoir : la préfecture de la région Ile-de-France a créé depuis l’été dernier des cours de Français pour les personnes vivant dans les bidonvilles. Et donc les Roms.

Le long de la voie rapide d'accès au périphérique parisien, le 2 avril.Le long de la voie rapide d’accès au périphérique parisien, le 2 avril.


Marie Piquemal