Avec la mort de Kazuo Koike, la BD mondiale perd un de ses architectes

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Avec la mort de Kazuo Koike, mercredi, la bande dessinée japonaise perd un peu plus qu’un formidable scénariste. C’est un de ses plus grands passeurs qui s’éteint. Agé de 82 ans, l’homme avait fondé la Gekigasonjuku, école essentielle dans la formation des générations suivantes, modelant les plus grands créateurs de mangas et de jeux vidéo : Rumiko Takahashi (auteure de Ranma ½ et dernier grand prix d’Angoulême), mais aussi Tetsuo Hara (Ken le survivant), Yūji Horii (Dragon Quest), Caribu Marley (Old Boy) ou Naoki Yamamoto (Assate Dance). La liste est interminable.

Si l’on ne devait retenir qu’une œuvre essentielle de la carrière très dense de Kazuo Koike, ce serait le formidable gekiga Lone Wolf & Cub, réalisé entre 1970 et 1976 avec le dessinateur Goseki Kojima. Maintes fois adaptée au cinéma (la série des Baby Cart), ce récit historique qui met en scène la revanche d’un sabreur flanqué de son tout jeune fils a eu un impact immense sur l’histoire de la bande dessinée mondiale en chamboulant profondément la perception de Frank Miller. L’Américain hallucinant doit énormement au pouvoir de narrateur de Koike, qui écrit en suggérant, davantage qu’en s’adonnant à un torrent de mots. L’influence du Japonais sur l’œuvre de Miller (qui en retour signe les couvertures du manga aux Etats-Unis) a été si transformative qu’il n’est pas absurde d’imaginer que sans cette rencontre, c’est tout le virage postmoderne du comic book qui s’en serait trouvé modifiée. 

Extrait de «Lone Wolf & Cub», l’œuvre majeure de Koike. (Kojima Goseki·Dark Horse)

D’une exceptionnelle longévité, la carrière de Koike est notamment jalonnée par des collaborations avec deux artistes japonais majeurs : Kazuo Kamimura, avec lequel il signe Lady Snowblood (inspiration revendiquée de Quentin Tarantino pour son Kill Bill) et Ryōichi Ikegami (Crying Freeman). La disparition du scénariste intervient quelques jours après celle d’une autre légende de la bande dessinée japonaise : Kazuhiko Katô, alias Monkey Punch. Plus méconnu du public occidental, Monkey Punch n’a pas vu ses œuvres traduites en France et c’est par le biais des dessins animés que l’on a découvert son Lupin III (Edgar de la cambriole) qui a notamment permis à Hayao Miyazaki de faire ses premiers pas au cinéma avec le Château de Cagliostro. Quelques heures avant sa disparition, Koike saluait la mémoire de celui qu’il considérait comme son rival quand ils publiaient tous deux dans les pages du Weekly Manga Action


Marius Chapuis

En Allemagne, interdiction de danser le vendredi saint (et de regarder «Heidi» au cinéma)

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En Allemagne, on ne plaisante pas avec les jours fériés. Ces jours-là, comme les dimanches, beaucoup de magasins sont fermés – même les späti, ces épiceries censées vous dépanner quand tout est fermé. Pas tous, bien sûr, car dans les zones touristiques de Berlin, le commerce ne s’arrête jamais. Passé l’étonnement lorsqu’on découvre également que le dimanche commence parfois le samedi après-midi chez certains commerçants, on savoure le charme devenu suranné d’un pays qui ne fait pas de l’hyperconsommation un loisir de week-end.

«Heidi» interdit de projection le vendredi de Pâques

Mais il existe autre chose qui fait partie de la vie quotidienne en Allemagne, et qui participe de cette logique. C’est le Tanzverbot. Littéralement : «Interdiction de danser». Certains jours, il est interdit de danser en public, de donner des concerts, voire d’organiser des événements sportifs. Et si chaque Land a sa régulation en la matière, tous respectent le Tanzverbot pour ce vendredi saint. Avec plus ou moins de laxisme. A Berlin, ville libérale et rebelle par excellence, il ne s’applique «que» jusqu’à 21 heures. Dans la très catholique Bavière, en revanche, les règles sont beaucoup plus strictes, et le Tanzverbot est plus long – en somme, ces règles dépendent du degré de christianisme de votre Land.

Les films considérés comme profanes sont également interdits de projection, et seront absents des programmes de télévision ; parmi lesquels, la Vie de Brian des Monty Python, mais aussi… Heidi. Ce dessin animé fait partie des quelque 700 films mis à l’index en ce vendredi pascal – on y trouve également six films avec Louis de Funès, Police Academy, Trafic de Jacques Tati ou Harold et Maude. Nous sommes en 2019 mais le FSK, l’organisme allemand de classification des films, estime donc encore que la projection d’un dessin animé racontant l’histoire d’une gamine qui vit dans les alpages avec ses chèvres contrevient au «caractère sérieux» de ce vendredi saint. Face aux critiques, l’organisme se justifie en expliquant que les films sont de moins en moins classifiés comme «interdits de projection lors des jours de silence» (en 2018, l’interdiction n’a touché que le film d’horreur The Strangers : Prey at Night). Ce qui n’enlève pas celle qui frappe tous ces films sortis entre les années 50 et 90 !

Pourcentage de films autorisés les jours fériés, de 1950 à 2015. Source : FSK.

Tout cela est profondément absurde, mais cela rappelle surtout cruellement qu’en Allemagne, l’Eglise et l’Etat n’ont jamais été séparés. Ici, on paye un impôt lorsqu’on déclare officiellement sa religion, et le fait religieux est enseigné à l’école. Bien entendu, ces anachronismes suscitent des protestations. Cette semaine, le chef des jeunes du SPD, Kevin Kühnert, s’est déclaré contre le Tanzverbot lors d’une interview. Acte I : la presse en a fait ses choux gras, à coups de «Kevin Kühnert veut abolir le Tanzverbot !» Acte II : l’impétrant s’est pris une remarque acide du maire de Francfort, ainsi que de l’ancien président du Bundestag Wolfgang Thierse. Fin de l’histoire. Jusqu’à l’année prochaine… Des pétitions circulent également depuis des années afin d’abolir le Tanzverbot. En vain.

Alors, comme souvent, on passe par des combats juridiques. Cette semaine, la cour administrative de Stuttgart a autorisé la projection de la Vie de Brian en ce vendredi pascal. Une victoire pour les opposants au Tanzverbot. Mais, attention, pas sous n’importe quelles conditions : la projection n’est autorisée que si elle se déroule à une certaine distance d’églises…  Et les fenêtres fermées.


Johanna Luyssen correspondante à Berlin