Gilets jaunes à Lyon: «Il faut continuer à occuper la rue»

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Il était bien là. Vers 14 heures, Jérôme Rodrigues a fait son apparition sur la place Bellecour, à Lyon, pour participer à l’acte 26 de la mobilisation des gilets jaunes. Chapeau noir épinglé d’un badge «Castaner» en forme de doigt d’honneur, cette figure du mouvement a pris le temps de faire une brassée de selfies avec des fans locaux. «Je tiens à être partout et aussi visible que les autres collègues gilets jaunes», a-t-il expliqué. Une façon de «remercier ceux qui [l]’ont soutenu» lorsque, blessé en janvier, il a perdu l’usage de son œil droit. Quand on lui demande s’il craint de nouvelles violences policières ce 11 mai, il répond du tac-au-tac : «Ça me fait plaisir qu’on pose cette question, parce qu’on dit toujours que les violences viennent des gilets jaunes. Là, ça fait 26 semaines qu’ils utilisent des armes de guerre pour nous mutiler.»

La manifestation lyonnaise, voulue d’ampleur nationale, aurait réuni selon l’AFP près de 2 500 personnes. Evelyne, 55 ans, ne porte pas le gilet fluo mais marche chaque samedi depuis cinq mois. Cette institutrice s’insurge contre «l’inadmissible escalade de la violence d’Etat» : «Il faut continuer à occuper la rue, il faut pouvoir encore exprimer des revendications sans être pourchassé, sans se faire gazer pour rien ou avoir de peur de quelqu’un qui vous pointe avec son arme.» Elle ne s’est pas encore décidée pour les élections européennes, le 26 mai : «Je ne sais pas si je vais aller voter, j’aurais eu envie de le faire si les partis de gauche s’étaient unis, regrette-t-elle. On ne peut pas dire qu’on a peur de l’extrême droite et ne pas se rassembler.»

«Ça va se radicaliser»

«Sur le terrain» depuis le 17 novembre et prof «à droite», Fanny, 38 ans, assume-t-elle un prochain vote Rassemblement national, «pour faire barrage à LREM et puis, ce ne serait pas plus mal de fermer un peu plus les frontières». Elle secoue la tête, faisant valser ses boucles d’oreilles en forme de gilets jaunes, quand on évoque les listes européennes issues du mouvement : «Je ne les cautionne absolument pas, ce qui fait notre force à l’origine, c’est d’être apolitique, explique-t-elle. C’est à se demander si ces listes n’ont pas été mises en place par le gouvernement pour finir par faire gonfler le vote LREM.»

Christophe, 30 ans, ne croit pas non plus à la solution électorale. «Ce sont des gens téléguidés, comme le Rodrigues là, j’ai moyennement confiance en eux, plus ils passent à la télé, plus ça devient une opposition contrôlée», pense-t-il. Ce plombier continue de suivre le mouvement tous les week-ends, mais reste «de moins en moins longtemps» : «Ça va se radicaliser, il existe déjà des groupuscules qui attendent l’adhésion des gens pour passer à l’action.» C’est-à-dire ? Le trentenaire reste vague. Josiane, 63 ans, gardienne d’immeuble retraitée, est plus directe : «Pour que ça parte en couilles !, s’exclame-t-elle. Au départ, j’étais là pour mes gamins qui n’ont pas d’avenir : ma fille ne veut pas d’enfants car ils ne sont pas sûrs de s’en sortir avec deux Smic.» Désormais, Josiane vient avec un bonnet phrygien et un mégaphone dont elle déclenche la sirène au fil du parcours, «pour sonner l’alerte» : «On se fait tabasser pour rien, c’est honteux. Là, ça va, mais en fin de manif, ça va jamais.»

«Recule, recule ou je te matraque»

La suite lui donne raison : le cortège lyonnais n’atteindra pas son point d’arrivée. A partir de 16 heures, les premiers échanges de lacrymos et de projectiles ralentissent la déambulation. Un arrêt de tram est saccagé devant l’hôpital Saint-Luc. Les CRS forment rapidement une nasse entre l’avenue Berthelot, le pont Gallieni et le quai Augagneur. La préfecture annonce dans un tweet qu’elle «n’interdit pas la manifestation» mais a demandé aux forces de l’ordre «de bloquer l’accès aux rues commerçantes de Lyon». Soit à la suite du tracé prévu… Vers 18 heures, après plusieurs charges, la police pousse les quelques centaines de manifestants restants vers Gerland, où a été annoncé un grand barbecue pour clore cet acte 26. A 18 h 30, la préfecture a indiqué avoir procédé à sept interpellations.

Manifestation des gilets jaunes. Acte XXVI 26. Un policier me menace avec sa matraque alors que je me suis présenté avec mon brassard presse autour du bras.

Un CRS menace notre photographe, Bruno Amsellem, qui portait pourtant un brassard signalant sa qualité de journaliste (Photo Bruno Amsellem, Divergence pour Libération). 

Elle n’a sans doute pas fait le décompte des intimidations policières à l’encontre des journalistes, dont le photographe de Libération peut témoigner. «Recule, recule ou je te matraque», lui a intimé un membre du groupement de sécurité publique, alors qu’il se trouvait lors d’une charge entre la ligne des uniformes et la tête du cortège. Ce, malgré ses cris et le fait qu’il porte en brassard, visible, sa carte de presse. Réponse du flic : «Ça commence à suffire les journalistes.» Le collègue de Rue89 Lyon a lui pris un coup de matraque sur son téléphone alors qu’il filmait une interpellation.


Maïté Darnault correspondante à Lyon

A Marseille, Jadot rappelle qu’écologie et solidarité font la paire

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Planté dans un décor à la Guédiguian, sur les hauteurs du quartier de l’Estaque, à Marseille, Yannick Jadot, tête de liste Europe Ecologie-les Vert aux élections européennes du 26 mai, entre dans le vif du sujet de sa visite : «Tout le programme que les écolos portent dans cette élection, c’est faire du climat, de la biodiversité et de la solidarité la loi fondamentale de l’Europe, à travers laquelle toutes les politiques publiques doivent être repensées.»

Plan Marshall du logement 

Reçu par la sénatrice et maire des XVe et XVIe arrondissements de la ville, Samia Ghali, Yannick Jadot est venu samedi rappeler aux bons souvenirs des Marseillais l’importance de la question écologique et européenne dans leur vie quotidienne. «Nous voulons un plan Marshall sur la question du logement qui bénéficiera tant à Roubaix qu’à Marseille. L’Europe doit être utile et concrète. Elle a une capacité d’investissement essentielle», a lancé Yannick Jadot au petit auditoire massé devant le hangar de la Déviation, un centre de recherche et de diffusion artistique, première étape du déplacement du candidat. «La société écolo, elle n’est pas à inventer, reprend-il. Elle est déjà là. Les énergies renouvelables, les paysans bio, les dynamiques culturelles, elles existent déjà, mais il faut qu’elles soient au cœur de la politique et pas en marge.» Rien à voir, selon lui, avec la politique écologique d’Emmanuel Macron, à laquelle le candidat s’oppose fermement : «Macron n’agit pas, c’est une écologie de la promesse et du renoncement».

Pour autant, pas question de faire de ce scrutin européen un référendum pour ou contre la politique de l’actuel président de la République. «Je trouve détestable de renationaliser le débat. Tous ceux qui font de cette élection leur revanche sur Macron abusent les Français, désertent le combat européen, et abandonnent l’Europe aux extrêmes droites», a-t-il assené. Une adresse probable à Jean-Luc Mélenchon, venu au même moment soutenir Manon Aubry, la tête de liste France Insoumise, dans un meeting à Marseille.

Déplacement de Yannick Jadot avec Samia Gali à Marseille dans la cité de La Savinne le 11 mai 2019

(Déplacement de Yannick Jadot avec Samia Gali à Marseille dans la cité de La Savine le 11 mai 2019. Photo Olivier Monge)

Doléances

«Il y a la politique de l’estrade et la politique qui vise à trouver des solutions avec les citoyens. Les soixante-dix-neuf candidats de notre liste sont partout sur le terrain, car on a besoin d’expliquer l’Europe». Joignant le geste à la parole, Yannick Jadot a quitté la carte postale pour prendre la direction de la cité de la Savine, un quartier en pleine rénovation du XVe arrondissement. Au pied des tours éventrées, en pleine démolition, des habitants et des membres de l’association des locataires sont venus à la rencontre du candidat. Les doléances pleuvent : «Pour prendre une douche, on consomme 32 litres d’eau, le triple de la normale !», lance une habitante. «Dans certains appartements, il pleut tellement que vous pouvez mettre des poissons dedans, ça ferait un aquarium !», lâche un voisin.

Entre deux sourires complices aux riverains qu’elle connaît bien, Samia Ghali assène à Yannick Jadot : «J’ai honte de parler des Européennes avec les habitants. Je gère leur détresse au quotidien, comment voulez-vous qu’ils s’intéressent aux élections ?». Mme Sellami, «dame de fer», présidente de l’amicale des locataires, aurait envie d’y croire. «On espère que les élections européennes peuvent nous aider car on est dans un désarroi total», soupire-t-elle.

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Mais pour Dalila, obligée de quitter son travail pour s’occuper de ses parents âgés résidant à Savine, la loi des priorités laisse peu de place aux préoccupations électorales : «J’aimerais pouvoir m’intéresser à l’Europe, mais je n’ai pas le temps. J’en suis trop éloignée.» Ferme malgré une oreille attentive, Yannick Jadot de reprendre : «Les premières victimes des dégâts environnementaux sont les plus pauvres. L’écologie est forcément sociale. C’est l’ensemble de la société qui doit réaliser sa transition écologique, personne ne doit échapper à la solidarité.»


Sophie Maréchal