Dans le Golfe, coup de panique sur la route des pétroliers

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C’est l’un des scénarios catastrophe redouté dans le bras de fer entre l’Iran et les Etats-Unis dans le Golfe. Des pétroliers auraient été attaqués dimanche dans la mer d’Oman, à la sortie du détroit d’Ormuz, point de passage stratégique de la plupart des exportations de pétrole de la région. Selon les annonces faites par l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis (EAU), des «actes de sabotage» ont endommagé quatre navires dont deux pétroliers saoudiens, au large des côtes de l’émirat de Fujaïrah. Ils n’ont causé ni victime ni marée noire, selon le ministre saoudien de l’Energie mais provoqué des dégâts importants. Déclarations alarmistes et mises en garde pleines de sous-entendus se sont multipliées de la part des responsables des différents pays de la région toute la journée de lundi avant qu’une enquête ne soit annoncée par les EAU. Celle-ci «sera menée de manière professionnelle», a assuré sur Twitter le ministre d’Etat émirati aux Affaires étrangères, Anwar Gargash. «Les faits seront indiqués clairement», a-t-il promis en soulignant toutefois qu’Abou Dhabi avait déjà «sa propre lecture et ses propres conclusions».

«Sérieuse menace»

Tout a commencé dimanche par une information d’une chaîne du Hezbollah libanais signalant des explosions dans le port de Fujaïrah, l’un de ceux que comptent les Emirats arabes unis. Après un démenti catégorique dans un premier temps, le gouvernement émirien fait état d’«actes de sabotage» contre quatre navires commerciaux de différentes nationalités, sans identifier les auteurs mais en qualifiant l’événement de «grave». Il lance aussitôt un appel «à la communauté internationale à prendre ses responsabilités pour empêcher que de telles actions soient commises par des parties cherchant à porter atteinte à la sécurité de la navigation». La confirmation de l’incident vient tôt lundi de l’agence de presse officielle saoudienne. «Deux pétroliers saoudiens ont fait l’objet d’actes de sabotage dans la zone économique exclusive (ZEE) des Emirats arabes unis, au large des côtes de l’émirat de Fujaïrah, alors qu’ils étaient sur le point de pénétrer dans le Golfe d’Arabie», a dit le ministre de l’Energie, Khalid Al-Faleh, cité par l’agence SPA.

Un des deux pétroliers était en route pour être chargé de pétrole au terminal saoudien de Ras Tanura en vue d’une livraison à des clients américains, a-t-il précisé. Peu après, le ministère saoudien des Affaires étrangères monte le ton et condamne un «acte criminel qui constitue une sérieuse menace à la navigation maritime et a une incidence néfaste sur la paix et la sécurité». A Riyad comme à Abou Dhabi, on se retient de désigner un responsable mais les deux alliés arabes des Etats-Unis font monter la pression au moment où le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo se rend à Bruxelles pour discuter de l’Iran avec les Européens.

«Trous causés par des armes»

Sans attendre d’être accusé directement, l’Iran avait réagi dès l’annonce des EAU en appelant à l’ouverture d’une enquête. «Ces incidents en mer d’Oman sont alarmants et regrettables», a dit Abbas Moussavi, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, en mettant en garde contre «l’aventurisme d’acteurs étrangers» pour perturber la navigation maritime dans la région. Si les déclarations officielles iraniennes restent mesurées, les médias de la République islamique commencent à émettre des doutes et des interrogations sur la réalité des attaques. «Pourquoi l’Arabie Saoudite a tardé à annoncer ces actes ? Pourquoi aucune vidéo des bateaux touchés n’a été diffusée ?» demande un analyste de la chaîne Al-Alam en arabe. «En indiquant que les pétroliers devaient aller livrer du pétrole aux Etats-Unis, les Saoudiens veulent montrer que les intérêts américains étaient visés», ajoute le commentateur iranien qui conclue en accusant Israël d’être derrière les attaques. L’Iran n’est pas seul à douter de la nature et surtout de la gravité des attaques déclarées par les deux pays du Golfe.

Dimanche déjà, l’administration maritime américaine avait indiqué que les incidents au large de Fujaïrah n’ont pas été confirmés en appelant à la prudence. Face aux interrogations, les chaînes d’information du Golfe diffusent les premières images de l’un des deux pétroliers saoudiens touchés. Les dégâts sont difficilement visibles sur les images du mastodonte des mers mais selon une note d’un regroupement des compagnies de Tankers, Intertanko, cité par Reuters, des «trous causés par des armes» ont été repérés sur deux des quatre navires touchés.

Dans l’attente des précisions que l’enquête des EAU ou d’autres devrait apporter sur ce qui est qualifié par certains de «mystère» des actes de sabotages, l’alerte au danger a eu ses premiers effets. Le prix du pétrole est monté portant le baril à plus de 71 dollars tandis que Toutes les places boursières du Golfe étaient en baisse lundi, y compris Riyad (-2,7%), Dubaï (-3,7%) et Abou Dhabi (-3%). Le prix d’une panique réelle ou d’un alarmisme excessif.


Hala Kodmani

Otages enlevés au Bénin : qui de Le Drian ou des journalistes dit vrai à propos de la zone rouge ?

http://www.liberation.fr/checknews/2019/05/13/otages-enleves-au-benin-qui-de-le-drian-ou-des-journalistes-dit-vrai-a-propos-de-la-zone-rouge_1726608

Question posée par Alex le 12/05/2019

Bonjour,

Dans la nuit du 9 au 10 mai, quatre otages dont deux Français sont libérés au Burkina Faso par l’armée française. Deux nageurs de combat sont tués au cours de l’opération. Les deux otages Français avaient été enlevés et leur guide tué le 1er mai au Bénin, dans le parc national de la Pendjari, dans le nord ouest du pays, à la frontière burkinabée. Immédiatement après leur libération, une question est posée : les touristes ont-ils pris des risques inconsidérés ?

Oui, assure en substance le ministre de l’Europe et des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian sur Europe 1 : «La zone où étaient nos deux compatriotes était considérée depuis pas mal de temps comme une zone rouge, où il ne faut pas aller.» «Ils ont été enlevés dans une zone clairement déconseillée à tous les voyageurs», affirme-t-il ensuite auprès du Parisien (mais sans parler, cette fois, de «zone rouge»).

Avec ses conseils aux voyageurs, le Quai d’Orsay peint le monde en quatre couleurs : vert (vigilance normale), jaune (vigilance renforcée), orange (déconseillé sauf raison impérative) et rouge (formellement déconseillé). C’est dans cette dernière catégorie, et «depuis pas mal de temps» que se trouvait la «zone» où ont été enlevés les Français, selon Jean-Yves Le Drian.

Recommandations de décembre 2018

Plusieurs médias accusent alors le ministre de ne pas rendre compte de toute la complexité de la situation, voire de mentir. Marianne, d’abord, qui remarque qu’à la page «Bénin» des conseils aux voyageurs du Quai d’Orsay, onglet sécurité, le parc de la Pendjari n’est devenu entièrement rouge que le 10 mai. Un constat partagé par Libé, le Parisien, le Monde ou BFM. Et qui demeure incontestable : l’ensemble du parc naturel n’a été placé en zone rouge qu’après l’enlèvement, le 10 mai.

Cela ne veut pas pour autant dire qu’avant cette date, l’endroit où étaient les deux Français était considéré comme sans risque. Au moment de l’enlèvement, la zone où a été retrouvée leur voiture et le corps du guide, près de la frontière avec le Burkina que matérialise la rivière Pendjari, était en rouge. Et une bande plus large – où se situait a priori l’hôtel où ils devaient se rendre – était en zone orange (déconseillée sauf raison impérative).

La polémique entre le quai d’Orsay et plusieurs médias concerne la date à laquelle le ministère a fait état de risque concernant cette zone. Le Monde a ainsi pu écrire (avant de se corriger) que le basculement du nord du parc en zone orange (et de la frontière en zone rouge) n’avait eu lieu qu’en avril, soit très peu temps avant l’enlèvement – Le Drian aurait alors eu tort de dire que la zone était déconseillée «depuis pas mal de temps».

En fait, c’est en décembre 2018, et non en avril, que s’opère la modification, selon le ministère et plusieurs pages internet sauvegardées en ligne, notamment sur la plateforme Web Archive. La confusion de certains médias provient du faible nombre de sauvegardes, en ligne, de la page de conseil aux voyageurs sur la fiche du Bénin du ministère. Rendant compliquée la reconstitution précise de l’historique de modification.

Au départ, tout le parc de la Pendjari était classé en jaune par le Quai d’Orsay. En décembre 2018, la frontière avec le Burkina vire au rouge, et une zone un peu plus large au rouge. A cette date, dans les conseils aux voyageurs pour le Bénin, on lit que «compte tenu de la présence de groupes armés terroristes et du risque d’enlèvement, les déplacements à la frontière nord du Bénin sont formellement déconseillés». La zone frontalière avec le Burkina appartient aux «zones formellement déconseillées», code couleur rouge. Le 10 mai, C’est toute la zone qui bascule dans le rouge.

Ci-dessous, les modifications successives de la carte du Bénin, sur le site du ministère. CheckNews a réécrit en gros la date lisible en légende qui correspond à la production de la carte

Trois couleurs dans le parc

Pour faire simple : au moment de l’enlèvement des deux touristes, et depuis décembre, une partie du parc de la Pendjari est en jaune, mais le nord du parc (où se situe l’hôtel) est en orange, voire en rouge au plus près de la frontière burkinabée (où la voiture des touristes a été trouvée). C’est ce que résume auprès de Libé une source au Quai d’Orsay : «Le 10 décembre, la frontière avec le Burkina avait été classée en rouge, une partie du parc en orange.» Cet interlocuteur détaille aussi que l’«hôtel [où les otages devaient se rendre quand ils ont été enlevés] ne se trouvait pas en zone rouge, mais leur voiture et le corps du guide ont été retrouvés près de la frontière.» 

Interrogé par l’AFP, le président de l’Union des guides et transporteurs du parc de la Pendjari a une expérience qui diffère légèrement des recommandations du ministère français. Selon lui, la zone de l’hôtel est une «zone très fréquentée [où] il n’y avait aucune interdiction. On ne peut pas non plus dire que c’est une zone à risque. Nous la fréquentions bien souvent avec nos touristes.» Il confirme toutefois qu’«il y a quelques mois, le parc a mis la zone autour de la rivière en alerte rouge.»

Si certains médias ont donc fait une confusion dans la chronologie, cela donne-t-il pour autant raison au ministre, quand il affirmait sur Europe 1 que les deux touristes français étaient dans une zone rouge ? Leur hôtel se situait dans la zone orange. Leur voiture a été trouvée dans une zone rouge. Sans que cela ne préjuge de l’endroit de leur enlèvement. Interrogé sur ce point, le ministère ne nous a pour l’heure pas répondu.


Fabien Leboucq