Pourquoi aime-t-on sa cathédrale ?

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Jean Fouquet, Heures d’Étienne Chevalier, c. 1452-1460 – New York, The Metropolitan Museum of Art, Collection Robert Lehman, 1975 (Inv.1975.1.2490) (c) The Metropolitan Museum of Art

Notre-Dame a brûlé. Alors
que la foule émue, effarée, se masse sur les ponts et aux coins de rues d’où
l’on voit les flammes, l’événement fait le tour du monde. Sur les réseaux
sociaux, beaucoup ont exprimé leur tristesse de voir ce symbole de Paris et de son
histoire partir en fumée. Cet attachement affectif n’est pas le propre de notre
époque : elle s’est construite en même temps que la cathédrale.

La ville et sa cathédrale

Même si la cathédrale n’était pas
toujours construite au centre géographique de la ville, elle est pour tous les
habitants le cœur de leur cité et de leur identité. Il s’agit de l’église-mère du
diocèse, celle où réside et officie l’évêque, qui est souvent le personnage le
plus puissant du lieu. La présence d’une cathédrale et d’un évêque est ce qui
définit la cité (la civitas) ;
jusqu’à l’essor urbain des XIe et XIIe siècles, elle est
le principal critère architectural permettant de distinguer une ville en tant
que centre politique et administratif. Dans un sens très réel, la cathédrale
fait la ville médiévale. Pour les citadins, elle revêt donc une importance
particulière et très symbolique.

Aussi la cathédrale marque le
paysage urbain médiéval. Dès l’époque carolingienne, mais surtout avec le
triomphe de l’architecture gothique aux XIIe et XIIIe siècles, sa façade et sa
silhouette sont l’objet de tous les soins. On l’orne de vitraux et de
nombreuses fresques et statues visibles par tous. Le pèlerin arménien Martyr
d’Arzendjan, qui visite Paris au XVe siècle, s’émerveillait déjà de
la beauté de Notre-Dame, « spacieuse,
belle, et si admirable qu’il est impossible à la langue d’un homme de la
décrire
».

Surmontée d’un clocher, la
cathédrale est l’édifice le plus haut de la ville, le premier à s’offrir aux
yeux des voyageurs à l’approche. Dans la première moitié du XVIe
siècle, le poète Jean Second raconte ainsi son arrivée à Amiens : « Pendant près d’une heure nous avions aperçu,
dépassant la cime d’une montagne très élevée, le faîte d’une église, ce qui paraissait
indiquer la proximité de la ville, mais elle était encore loin
».

Des chantiers qui engagent toute la ville

De si grandes et belles églises
représentent des chantiers colossaux : Notre-Dame de Paris couvre 5500 m²
et ses voûtes s’élèvent à 35 mètres ; les cathédrales de Chartres, Amiens
et Beauvais sont plus grandes encore. Leur construction requiert l’expertise de
nombreux artisans à la pointe de leur art – du tailleur de pierre au
charpentier en passant par le forgeron, le sculpteur et le vitrier. Le tout
évidemment sous la supervision d’architectes. Les chantiers, permanents,
mobilisent des centaines d’hommes – et quelques femmes.

Si les plus brillants d’entre eux
trouvent parfois à s’employer à l’étranger, et vont de commanditaire en
commanditaire, le plus gros des effectifs du chantier vient de la ville
elle-même. Et c’est ainsi que les bourgeois de la ville trouvent à
s’enorgueillir d’une cathédrale qui est le fruit de leur labeur et de leurs
investissements économiques.

Patrimoine et querelles de clochers

La fierté des médiévaux pour
leurs cathédrales s’exprime à travers les railleries
qu’ils adressent à leurs voisins. Vers 1455, un pamphlet français appelé le Débat des hérauts dresse la liste des
plus belles églises de France en vue d’établir leur supériorité sur celles
d’Angleterre : « Avez-vous des
églises aussi bien décorées et aussi magnifiques que Notre-Dame de Paris, de
Chartres, de Rouen, d’Amiens et de Reims, Saint-Étienne de Bourges,
Saint-Gatien de Tours, Marmoutiers ?
».

Les différentes villes rivalisent
entre elles : on joue littéralement à celui qui aura la plus grande…
cathédrale. Le duel entre Amiens, Chartres et Reims traverse des dizaines de
textes, des poésies aux chroniques, et dure plus de deux siècles. Derrière l’humour
parfois un peu aigri de ces piques qu’on s’échange, se cache la construction
progressive d’une conscience patrimoniale locale. Elle-même sous-tend, comme
l’historien Léonard Dauphant l’a bien montré, la naissance d’un sentiment
national et d’une identité française, qui s’invente en partie autour d’un
attachement affectif pour les hauts lieux du royaume. Au XIIe siècle, la
cathédrale faisait la ville : au XVe siècle, elle contribue à définir le
royaume. La réaction internationale lundi soir montre qu’à bien des égards
Notre-Dame sert également aujourd’hui à dire le pays.

Pas étonnant que les Parisiens
aient été si nombreux, sur les ponts de la capitale, à pleurer pour Notre-Dame.
Sans le savoir, pendant quelques heures, ils ont retrouvé, dans la fumée et les
larmes, un cocktail d’émotions qui, comme la cathédrale, s’est peu à peu
construit durant les siècles du Moyen Âge.

Tobias Boestad

Pour aller plus loin :

  • Claude Gauvard, Joël Laiter, Notre-Dame de Paris, cathédrale médiévale, Paris, Chêne, 2006
  • Nicole Bériou, « Maurice et Eude de Sully et la cathédrale de Paris », dans Notre-Dame de Paris, 1163-2013, Actes du colloque scientifique tenu au Collège des Bernardins, éd. Cédric Giraud, Brepols, 2013, p. 19-28.
  • « Notre-Dame : les enjeux d‘une «restauration patrimoniale », une émission de Mediapart avec Clément Salviani