«Une femme qui photographie des femmes nues, c’est un “empowerment”»

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Elles s’appellent Sofie, Mélodie, Anouk, Eve, Océane, Sigrid ou Georgia. En studio ou dans un parc au petit matin, quand tout le monde dort encore, elles se sont déshabillées devant l’objectif de leur amie, la photographe Camille Vivier. En marge des exigences et des prises de vue millimétrées de l’industrie de la mode, avec le sentiment de livrer à l’image une autre dimension d’elles-mêmes que celle de cintre ou de portemanteaux, avec parfois même la sensation délicieuse et culpabilisée de «faire une grosse bêtise», les jeunes femmes se sont prêtées à des études de nu. Twist, livre paru en mars chez l’éditeur belge Art Paper, égraine au fil des pages ces séances intimes avec un goût pour l’analogie des formes.

Balade entre les corps féminins et ses représentations, déambulation parmi les filles dénudées, des natures mortes – des bougies en forme de Vénus par exemple – et des statues monumentales dans l’espace public que Camille Vivier a photographiées lors de promenades solitaires à Marne-la-Vallée ou à Ivry… Twist offre une lecture du féminin contemporain, sensuel et fier de l’être, délicat et affirmé, poétique et spontané, où s’entremêlent les références à l’histoire de l’art et à la culture pop. Camille Vivier connaît ses classiques et plus encore, ce qui la préserve sans aucun doute de la trivialité.

«Je suis partie avec l’envie de travailler le genre du nu, à ma façon, beaucoup plus libre et contemporaine, avec une posture de femme qui photographie des femmes. Je voulais aussi photographier ce que je connais finalement. Il y a sans doute une part d’identification, analyse-t-elle. Lors de la séance photo, il n’y a aucun rapport de séduction entre nous. Ces filles-là n’accepteraient pas forcément d’être prises en photo par des hommes, elles ne seraient pas forcément aussi à l’aise, autant elles-mêmes.» Rompue à l’exercice des prises de vue pour les magazines et les marques de mode, Camille Vivier s’est tournée vers «des filles puissantes» pour ses photos personnelles. Elle a aussi puisé dans ses archives pour composer cet ouvrage. Elle a surtout choisi des corps voluptueux, avec des formes et de la chair.

Dans des ambiances diaphanes, usant de fumigènes et de clairs-obscurs, elle a créé des espaces de confiance pour mettre en scène son désir : celui de la rencontre entre un objet et un modèle «comme dans les photos de Man Ray ou de Paul Outerbridge». «J’avais absolument besoin de dénuement, de frugalité, de faire tomber tous les marqueurs sociaux que l’on voit habituellement dans les séries mode» poursuit-elle. Ainsi assiste-t-on dans Twist à la rencontre inattendue d’un corps et d’une orchidée, d’un verre en cristal et d’une fille qui escalade, d’une sylphide et d’une roche, d’une Parisienne châtain et d’un lézard, d’une blonde et d’une moto.

En offrant une relecture inspirée des «Biker chicks» (ces filles posant lascivement sur de grosses cylindrées) de l’Américain Richard Prince, elle en absorbe la misogynie et en détourne la vulgarité pour en livrer une version quasi ésotérique où les motos appartiennent aux modèles et où le désir féminin flirte avec le cosmique. «Etrangement, dans la nudité, il y a toujours quelque chose de subversif. Ce n’est pas innocent, mettre les filles nues. Cela peut être même dérangeant qu’une fille accepte ça d’une façon consciente. Et pourtant, elles prennent beaucoup de plaisir à le faire. Donc, je l’ai fait de façon volontaire, en l’affirmant comme tel, avec une dose de poésie, bien sûr. Je fais attention à la manière dont je traite les gens et cela se voit dans l’image

Avec un père photographe et une mère styliste, Camille Vivier (née en 1977) a grandi parmi les images de mode et dans les secrets de leur fabrication. On l’a même vue enfant sur des clichés de Paolo Roversi ou de Sarah Moon. Etudiante, elle est fascinée par les arts corporels. «Je voulais étudier avec Michel Journiac. Je découvrais que l’art pouvait sortir du cadre et engager le corps tout entier. Cet intérêt est resté mais d’une autre manière.» Passée par la revue Purple, marquée par les canons de l’anti-fashion et les images de Wolfgang Tillmans, Mark Borthwick ou Juergen Teller, Camille Vivier obtient le premier prix lorsque la photographie entre en compétition au Festival de la mode de Hyères en 1997. Elle a alors vingt ans. Mais par la suite, elle s’attache à fuir les étiquettes au gré d’une production souple et organique, guidée par les commandes. «Ma force vient du fait que le milieu de la mode ne m’a pas séduite tout de suite» reconnait-elle. Elle en connaît les lumières et les travers et les a priori qui collent à la peau des femmes qui y réussissent.

Consciente des écueils, elle lutte surtout pour ne pas se laisser enfermer dans une esthétique girly. «Quand j’ai commencé, il y avait Hiromix, la protégée d’Araki. Contrairement à elle, je ne voulais pas être cataloguée comme photographe “girly”, ce qui sous-entend mièvre bien sûr. On a souvent dit que mes images étaient évanescentes, intimes. Moi je me sens plus proche d’une culture punk, féministe ; je n’ai jamais vraiment été versée dans Régine Deforges.» Plus de vingt ans après sa distinction au festival de Hyères, Camille Vivier a le sentiment d’avoir produit son vrai premier livre avec Twist (elle en avait déjà publié deux dont un fanzine). Après avoir passé des années à gommer un «female gaze», («j’avais envie d’une forme de neutralité»), elle pose enfin son regard de femme. Et reconnaît que la jeune génération de photographes – dont fait partie la Britannique Harley Weir par exemple – n’a aucune peine à assumer pleinement ce regard. Elle poursuit : «Etre une femme qui photographie des femmes, aujourd’hui, c’est un empowerment. Et cela donne plus de liberté, car on n’y voit pas de sens caché. C’est même devenu très légitime car personne n’y voit de mauvaise intention. On y décèle plutôt une voix féminine.»

Piochant ses références dans le cinéma de Kenneth Anger et les séries B, ses influences dans le punk, le pop et l’admiration pour les images de Guy Bourdin et celles d’Helmut Newton, à l’aise avec la poésie d’André Pieyre de Mandiargues, la peinture de Sylvia Sleigh et les autoportraits de l’autrichienne Friedl Kubelka, Camille Vivier entame avec Twist une danse des sept voiles, jonglant avec les corps de ses amies comme on abat ses cartes une à une dans une partie de poker. Difficile de ne pas être envoûté par le plaisir que procure la vision de ces corps sereins, l’affirmation de ces seins ronds et rouges, ces chevelures frisées translucides ou ces paires de fesses en pierre.

Twist de Camille Vivier, Art Paper Editions, 80 p, 35 euros


Clémentine Mercier